L'essentiel. Le focus attentionnel externe consiste à envoyer l'attention de celui qui bouge sur l'effet de son geste, la cible ou l'engin, plutôt que sur son propre corps (Wulf, 2013). Une méta-analyse de 2021 lui donnait un avantage net sur la rétention et le transfert, que sa ré-analyse de 2024, corrigée du biais de publication, ramène tout près de zéro en moyenne (Chua et al., 2021 ; McKay et al., 2024). Il reste un réglage par défaut utile, qui marche fort chez certains sportifs et pas chez d'autres, et qui suppose que l'information visée existe et soit perçue (Jacobs et Michaels, 2007).
Le focus attentionnel externe, je l'ai longtemps enseigné avec une assurance que je n'ai plus. Ma phrase tenait en une ligne : parle de l'effet, jamais du corps, ça marche presque partout. J'ai rayé le « presque partout ».
Un jeudi soir, dans la salle de musculation d'un club de rugby, un deuxième ligne saute sous un ballon pendu à une sangle. Son préparateur physique lui répète depuis des mois « serre les fessiers, verrouille le bassin, garde le dos droit ». Ce soir-là, le joueur sort de la mêlée un peu cramé, et le préparateur lance autre chose, pour voir : « va chercher le ballon des deux mains, comme en touche ». Le saut monte, deux ou trois centimètres à la louche. Surtout, il s'allège : le joueur retombe presque sans bruit, ses bras montent avec lui au lieu de rester crispés. Le préparateur décroche la sangle persuadé de tenir une clé qui ouvre toutes les portes.
Elle existe, cette clé, mais elle est plus petite qu'il ne le croit.
J'ai posé la carte d'ensemble de l'apprentissage moteur dans l'article pilier, et la nuance sur le focus y tient en deux phrases. Ici je la prends à part : ce que la recherche sur le focus interne ou externe a mesuré, et ce qu'elle a gonflé en route. Je déroule aussi cette lecture dans « Comment on apprend à bouger », le parcours offert que j'ai construit pour le LabO RNP : environ deux heures, gratuit.
Avec « serre les fessiers », tu règles sans y penser l'endroit où va l'attention de ton joueur pendant qu'il bouge. Les labos appellent ça le focus attentionnel. Interne, l'attention reste sur le corps, ses segments, ses sensations : « pousse avec les jambes », « gaine-toi ». Externe, tu l'envoies sur ce que le geste produit dehors, la trajectoire, la cible, le bruit du ballon contre le mur. La tâche et la charge ne bougent pas, seule l'attention change de place.
La consigne interne a la vie dure, et pour de bonnes raisons. Elle montre que tu sais où poser les yeux, et elle produit une réponse visible dans la seconde : le joueur se raidit, se redresse, et ça ressemble à une correction qui a pris. Je l'entends chez des gens compétents, et il m'arrive encore de la donner.
Sauf que surveiller un segment pendant un geste rapide, c'est conduire en regardant ses mains sur le volant. Ça passe à basse vitesse et ça se dégrade dès que la vitesse monte ou que la fatigue s'installe : on fabrique de la raideur avec des mots. Le deuxième ligne du jeudi cochait toutes les cases, cramé par la mêlée, trois consignes sur le corps dans les oreilles et les bras crispés à chaque saut.
Reste à savoir de combien la consigne externe fait mieux, et les chiffres qu'on cite partout ont pris un sérieux coup en 2024.
Les labos avaient vu ce saut qui monte bien avant ce jeudi. Gabriele Wulf a ouvert ce champ dans les années 1990 et l'a tenu pendant quinze ans. Sa revue de 2013 conclut que l'attention tournée vers l'effet du mouvement améliore la performance du jour, et l'apprentissage avec.
En 2021, Chua et ses collègues compilent les études parues depuis dans une méta-analyse. Ils chiffrent l'avantage du focus externe en taille d'effet : 0,26 sur la performance du jour, 0,58 sur la rétention et autant sur le transfert vers une autre tâche. La rétention, c'est ce qu'il reste quand tu retestes plus tard. Sur cette échelle, 0,2 correspond à un petit effet et 0,5 à un effet moyen. Le premier écart se voit sur un groupe, rarement sur une personne, et les deux autres restent des moyennes de groupe, sans garantie pour celui que tu as devant toi.
C'est sur ces chiffres que beaucoup d'entre nous, moi compris, ont écrit que le focus externe gagnait presque partout.
(Au passage, cette croyance ouvre le premier module du parcours offert « Comment on apprend à bouger », avec deux autres que la preuve ne soutient plus.)
En 2024, McKay et son équipe reprennent les données de cette même méta-analyse et les repassent avec des modèles bayésiens qui corrigent le biais de publication, ce penchant à publier surtout les études qui trouvent un effet et à laisser les autres au fond du tiroir. Ils en trouvent des signes, modérés à forts, sur toutes les analyses. Une fois le biais corrigé, les effets tombent à 0,01 pour la performance, 0,15 pour la rétention et 0,09 pour le transfert. Beaucoup d'études du corpus étaient en plus trop petites pour trancher, et le titre de l'article ne prend pas de gants : biais de reporting, pas focus externe.
Relis le 0,01 en pensant au deuxième ligne. Le saut qui monte dans la soirée, c'est précisément l'effet que la correction ramène à presque rien en moyenne. Ses deux centimètres étaient peut-être bien réels, ils ne disent simplement rien du joueur suivant.
J'aurais pu jeter le levier, je l'ai gardé. Les analyses de McKay penchent vers un effet moyen nul, mais les études ne trouvent pas toutes la même chose : l'hétérogénéité est réelle, et l'effet dépend de facteurs de la situation qu'on ne sait pas encore bien nommer. Sur le terrain, j'avais les deux cas sous les yeux depuis le début, ça marche fort chez l'un et ça ne donne rien chez l'autre. Aujourd'hui je dis « souvent utile, ampleur surestimée », avec moins d'aplomb qu'avant.
Ce qui laisse ouverte une question : chez qui ça marche, et pourquoi ?
La réponse se lit dans ce que la consigne fait faire à l'attention. « Serre les fessiers » l'envoie sur une sensation musculaire qui ne dit rien de la hauteur du saut. Avec « va chercher le ballon », elle part mesurer la distance qui reste jusqu'à la cible, un rapport entre le corps et le monde, et cette information-là parle directement de la tâche. Tu retrouves l'idée d'affordance : le joueur perçoit ce que la situation lui permet de faire, à sa taille et avec sa détente.
Une consigne dit seulement à celui qui bouge où aller chercher l'information, son système se charge de régler le geste. Posée sur un segment, l'attention ajoute au geste une contrainte sans rapport avec le but : le système cherchait au plus simple et se retrouve avec une chose de plus à gérer.
Jacobs et Michaels, côté psychologie écologique, décrivent ce mécanisme comme une éducation de l'attention : apprendre à se régler sur la variable qui compte. D'où deux conditions. L'information vers laquelle tu pointes doit exister dans la situation, et le sportif doit pouvoir la percevoir. Si la cible est floue ou s'il ne la capte pas, ta consigne externe tourne au bruit, une charge de plus sur ses épaules.
La fille de neuf ans sur la poutre en donne l'exemple. On lui dit « tiens-toi droite, bras écartés », elle fixe ses pieds et se bloque, parce qu'il lui manque une cible qu'elle puisse voir elle-même, la fenêtre au bout de la salle ou un plot à toucher du nez. Mets dans une même moyenne les situations où l'information est là et celles où elle manque, et tu obtiens un petit effet global. C'est ma lecture de terrain du résultat de McKay, l'étude ne le conclut pas.
Le focus agit pendant le geste. Le retour d'information arrive après coup, et la contrainte modifie la tâche avant même que tu ouvres la bouche. Quand les trois se disputent une séance, je pose la contrainte en premier, et l'article sur l'approche par contraintes explique pourquoi elle règle souvent ce qu'aucune phrase ne règle.
Quand tu parles quand même, change ta direction par défaut, et s'il y a un engin, laisse-le porter la consigne. Un lanceur de javelot à qui on répète depuis l'hiver de « bloquer la jambe avant » se raidit tout entier sur le bloc et lâche trop tôt. Chez lui, la traduction devient « fais siffler le javelot », ou « envoie la pointe au-dessus du drapeau du fond », et son attention quitte la jambe pour l'engin.
Le focus interne garde une place, rare : une fois, pour faire sentir une zone que le sportif ne sent pas, et tu repasses dehors à l'essai suivant. Si quelqu'un a besoin d'une consigne sur le corps pour comprendre ce que tu attends, donne-la sans culpabiliser. Encore faut-il, dans tous les cas, que l'information visée arrive jusqu'à lui.
Un dernier cas échappe aux méta-analyses. La fenêtre au bout de la salle ne sert à rien à un œil qui ne se pose pas, et un pied qui sent mal le sol n'entendra jamais « fais sonner le sol ». L'information du dehors entre toujours par une porte : les yeux, l'oreille interne qui suit la tête quand elle monte vers le ballon, la plante du pied. Si cette porte laisse passer une information floue ou en retard, tu peux reformuler ta consigne dix fois, elle tournera à vide. La neuromécanique du geste remet cette moitié du tableau sous les yeux, et ça donne deux leviers à deux étages, l'entrée en bas et la consigne au-dessus.
Le saut est monté sous les yeux du préparateur, d'accord. Qu'en restera-t-il la semaine suivante, quand plus personne ne soufflera la phrase au joueur ? Un geste qui s'améliore pendant la séance peut très bien ne rien laisser derrière lui, et ce que tu vois sur le moment témoigne mal de ce qui a été appris.
Parle de la cible par défaut, et laisse le terrain te dire chez qui ça compte.
Le focus attentionnel est l'une des trois croyances que démonte le premier module de « Comment on apprend à bouger », le parcours offert que j'ai construit pour le LabO RNP. Les deux autres tendent le même piège que le ballon pendu : croire ce qui s'améliore sous tes yeux. Le module te montre ce qu'un progrès de séance dit vraiment de ce que le joueur gardera, et à quel moment regarder pour le savoir. Compte environ deux heures pour tout le parcours, gratuit : ouvrir le module sur les trois croyances.
Qu'est-ce que le focus attentionnel externe ?
C'est le fait d'orienter l'attention de celui qui bouge vers l'effet de son geste dans l'environnement : la cible, la trajectoire, l'engin ou le bruit d'un impact. Le focus interne, lui, garde l'attention sur le corps, ses segments et ses sensations. La tâche et la charge restent les mêmes, seule l'attention change de place.
Focus interne ou externe : lequel choisir en sport ?
Par défaut, le focus externe : « envoie la pointe au-dessus du drapeau » vaut mieux que « bloque la jambe avant ». La consigne interne garde une place rare, pour faire sentir une zone que le sportif ne sent pas, avant de repasser dehors. Ça reste un réglage par défaut, à vérifier sur la personne en face de toi.
Le focus externe est-il prouvé scientifiquement ?
Une méta-analyse de 2021 lui donnait un avantage moyen net sur la rétention et le transfert. En 2024, la ré-analyse de McKay et ses collègues montre que ces chiffres étaient gonflés par le biais de publication : une fois corrigés, les effets moyens tombent près de zéro. Les résultats varient beaucoup d'une étude à l'autre, d'où le verdict « souvent utile, ampleur surestimée ».
C'est quoi le biais de publication ?
C'est la tendance à publier surtout les études qui trouvent un effet, pendant que celles qui ne trouvent rien restent au fond du tiroir. Une méta-analyse qui compile uniquement ce qui a été publié hérite de ce penchant et surestime l'effet. Des modèles statistiques permettent d'estimer cette distorsion et de la corriger, ce qu'a fait l'équipe de McKay en 2024.
Pourquoi le focus externe ne marche pas chez tout le monde ?
Une consigne externe envoie l'attention chercher une information. Si cette information n'existe pas dans la situation, ou si le sportif ne peut pas la percevoir, la consigne devient une charge de plus. Cette lecture de terrain aide à comprendre pourquoi l'effet moyen des études reste petit alors que certains sportifs réagissent fort.
Quels exemples de consignes en focus externe ?
« Contracte tes fessiers » peut devenir « pousse le sol vers l'arrière ». Sous un ballon pendu, « va chercher le ballon des deux mains » remplace « verrouille le bassin ». Et quand il y a un engin, c'est lui qui porte la consigne : « fais siffler le javelot » plutôt que « bloque la jambe avant ».
Romain