
Mon dossier sur la boucle perception-action suit le gardien de but et le batteur de cricket, donc le geste technique. Il ne dit presque rien de la salle, du sprint, des sauts et des changements de direction, c'est-à-dire de la partie de la semaine qui s'appelle préparation physique.
Or c'est souvent là que tout se fait sans information. Le parcours de plots est connu d'avance et le départ se donne au coup de sifflet, si bien que l'appui encaisse un virage qu'il a vu venir depuis dix mètres. Quand on veut corriger ça, la réponse vendue aujourd'hui tient dans un boîtier : des plateformes qui s'allument et une appli qui chronomètre ta « réactivité ».
Si la définition de la boucle te manque, elle est posée dans l'article sur la boucle sensori-motrice, et le cadre général dans mon dossier sur l'apprentissage moteur. Ici, je regarde ce que la recherche dit de l'agilité réactive et des exercices de prépa, avec le niveau de preuve à chaque étape, pour savoir où mettre de l'information dans ta séance et où la laisser dehors.
Jeremy Sheppard et Warren Young ont proposé en 2006 une définition qui sert encore de référence : l'agilité est un déplacement rapide de tout le corps, avec un changement de vitesse ou de direction, en réponse à un stimulus. Un slalom entre des plots dont tu connais l'ordre reste donc un changement de direction préplanifié. L'agilité réactive commence quand tu ne sais pas encore où tu vas, parce que la réponse dépend d'un adversaire ou d'un ballon.
Filmés de profil, les deux gestes se confondent à l'œil. Les chiffres racontent autre chose. Young, Miller et Talpey (2015) ont testé 24 footballeurs australiens de niveau amateur sur la force maximale, la détente, la force réactive en drop jump et le 10 mètres. Ensemble, ces qualités expliquaient 56,7 % des écarts sur un test de changement de direction préplanifié, et seulement 14,2 %, sans signification statistique, sur un test d'agilité défensive.
Chez 42 joueurs de rugby à XIII, Gabbett, Kelly et Sheppard (2008) trouvent la même séparation. Le temps de mouvement sur le test réactif suivait le sprint et le changement de direction ; le temps de décision et la justesse des réponses n'avaient aucun lien significatif avec eux. En football junior, Pojskic et ses collègues (2018) mesurent entre 25 et 40 % de variance commune entre les deux qualités, et chez douze basketteurs, Scanlan et ses collègues (2014) font du temps de réponse le seul prédicteur retenu du temps d'agilité réactive.
Ta force et ton sprint nourrissent la partie « mouvement » de l'agilité. La partie « lecture » se joue ailleurs, et c'est elle que tes tests habituels ne voient pas. Que voient-ils, alors ?
Sheppard et ses collègues (2006) ont construit un test d'agilité réactive où le joueur répond aux déplacements d'un testeur, et l'ont fait passer à 38 footballeurs australiens répartis en deux niveaux. Le test réactif séparait les deux groupes ; le 10 mètres et le test de changement de direction classique ne les séparaient pas. Damian Farrow, Warren Young et Lyndell Bruce (2005) avaient obtenu une image proche au netball, face à une joueuse filmée grandeur nature qui amorce une passe : les joueurs de niveau intermédiaire ne battaient les moins expérimentés qu'en condition réactive, et l'écart se logeait surtout dans le temps de décision.
Lockie et ses collègues (2014) refont l'exercice en basket avec dix semi-professionnels et dix amateurs. En condition réactive, les semi-pros allaient environ 6 % plus vite ; en condition préplanifiée, rien ne distinguait les groupes. La revue systématique de Darren Paul, Tim Gabbett et George Nassis (2016) fait la synthèse : les joueurs de meilleur niveau sont en moyenne 7,5 % plus rapides sur les tests d'agilité, et un stimulus humain ou vidéo discrimine mieux les niveaux qu'un signal lumineux.
Côté terrain, le cours Need for Speed d'ALTIS, que j'ai résumé dans mes notes, range le pro-agility (le 5-10-5) parmi les tests de changement de direction : même déclenché sur un signal, le trajet reste connu une fois lancé. Je garde ces tests, ils mesurent un vrai moteur. Je refuse simplement de leur faire dire qu'un sportif « lit bien le jeu ». Pourquoi alors ne pas rendre tous les changements de direction réactifs ?
Thor Besier et ses collègues (2001), à Perth, ont fait courir et couper onze hommes dans deux conditions : direction connue d'avance, ou direction indiquée par un signal lumineux sur un panneau. Les moments en flexion du genou restaient proches, mais les moments en varus-valgus et en rotation montaient jusqu'au double dans la condition imprévue. La méta-analyse de Brown, Brughelli et Hume (2014), sur six études retenues, confirme des hausses faibles à modérées des moments qui poussent le genou vers l'intérieur et des moments de rotation interne, surtout au moment où l'appui encaisse le poids du corps. La revue d'Almonroeder et ses collègues (2015), sur treize études, arrive au même constat.
Gunther Mornieux et l'équipe de Fribourg-en-Brisgau (2014) montrent d'où ça vient. Moins les footballeurs avaient de temps pour se préparer (signal à 850, 600 ou 500 millisecondes avant l'appui), moins la tête s'orientait vers la nouvelle direction et plus le buste tournait du côté opposé. L'inclinaison latérale du buste suivait la hausse du moment d'abduction du genou (r = 0,41). Le LabO RNP décrit ces réglages de dernière seconde dans sa fiche sur les ajustements posturaux anticipés, et Mornieux montre ce qu'ils coûtent quand on les prive de temps.
La conséquence pour ta prépa va dans deux sens. Le changement de direction imprévu est plus proche du match, donc c'est lui qui expose ton genou à ce qu'il vivra. Il est aussi plus exigeant, donc il se dose. Thomas Dos'Santos et ses collègues (2018) donnent les curseurs : l'angle du virage et la vitesse d'arrivée font monter la charge sur le genou, et la capacité à produire vite de la force en contrôlant l'appui aide à encaisser. Le freinage en fait partie, je l'ai détaillé dans l'article sur la contraction excentrique. Encore faut-il que le signal soit le bon, et c'est sur ce point que les plateformes lumineuses posent problème.
Marcus Lee et ses collègues (2013), à l'université d'Australie-Occidentale, ont fait couper 30 footballeurs, quinze de haut niveau et quinze de niveau inférieur, face à des flèches ou face à un ou deux défenseurs projetés en trois dimensions. Face aux défenseurs, la hanche s'organisait autrement que face aux flèches, et le moment en valgus du genou montait de 25 % par rapport à la flèche connue d'avance (de 70 % face à la flèche imprévue, la condition la plus pressée). Et c'est face aux deux défenseurs, la situation la plus proche du match, que les joueurs de haut niveau se distinguaient, avec moins d'abduction de hanche et moins de valgus au genou.
Une lumière dit « maintenant, à gauche ». Un adversaire dit « je vais peut-être à gauche » avec ses épaules et ses hanches, et parfois il ment. Grant Henry et ses collègues (2012) ont mesuré ce mensonge avec la vidéo grandeur nature d'un joueur qui change de direction, avec ou sans feinte. Avec feinte, le temps d'agilité s'allongeait de 34 %, et le temps de mouvement des joueurs de niveau inférieur se dégradait plus de trois fois plus que celui des meilleurs. Les performances avec et sans feinte ne se ressemblaient presque pas (corrélations entre -0,13 et 0,14) : pour les auteurs, répondre à une feinte est une compétence à part, et aucune plateforme ne feinte.
Shawn Myszka l'a résumé dans Need for Speed d'une phrase que je garde : « A cone can't juke anyone » (un plot ne dribble personne). David Harris et ses collègues (2018) ont passé en revue 43 études sur les appareils commerciaux d'entraînement cognitif : une seule mesurait le transfert sur une tâche sportive, ce qui signale un manque d'études plus qu'une preuve d'inefficacité. Ian Renshaw, Keith Davids et Duarte Araújo (2019) vont plus loin dans un article de position : entraîner l'œil ou le cerveau à part du geste apporte au mieux un transfert général, sans le transfert spécifique qui compte en match. J'ai creusé ce point dans l'article sur l'entraînement perceptuel cognitif généraliste.
Je ne jette pas la lumière pour autant : Lockie l'utilisait pour son test réactif, et la revue de Paul la trouve fiable. Elle entraîne un départ sur un signal, ce qui a sa place en sprint. Elle ne remplace pas la lecture d'un corps. Que mettre à la place ?
Ben Serpell, Warren Young et Mark Ford (2011) ont vérifié si la partie perceptive de l'agilité s'entraîne. Quinze joueurs de rugby à XIII, huit entraînés et sept témoins, pendant trois semaines d'exercices réactifs. Le groupe entraîné est passé de 1,92 à 1,66 seconde sur le test réactif, les témoins sont restés à 1,89 puis 1,87, et le changement de direction préplanifié n'a bougé dans aucun groupe. Le temps de perception et de réponse du groupe entraîné est tombé de 0,33 à 0,04 seconde : le gain venait de la lecture.
Young et Rogers (2014) ont réparti au hasard 25 footballeurs australiens de haut niveau, moins de 18 ans, entre deux formes de travail sur sept semaines : des jeux réduits ou du changement de direction préplanifié, onze séances de quinze minutes en tout. Les jeux réduits ont fait progresser le temps total d'agilité réactive, et tout le gain venait du temps de décision, avec un effet très large ; le temps de mouvement n'a presque pas bougé. Le groupe changement de direction n'a progressé ni sur le test réactif ni sur son propre test préplanifié. La revue de Paul et ses collègues place les jeux réduits en haut des interventions mesurées, autour de 7,5 % de gain, et Keith Davids et ses collègues (2013) en donnent le mécanisme : les contraintes du jeu réduit poussent chacun à se régler en continu sur les autres.
Henry et ses collègues (2013) ajoutent un détail utile. Quand une feinte précède la vraie direction, la justesse des joueurs de niveau inférieur chutait de 92 à 78 % au second signal, quand celle des meilleurs baissait nettement moins. Le travail de la feinte profiterait donc surtout aux moins aguerris.
Le niveau de preuve reste modeste, avec de petits effectifs et des interventions courtes, presque toutes en football australien. La direction est cohérente d'une étude à l'autre, sans être démontrée au sens fort. Et la salle, dans tout ça ?
Rien de ce qui précède ne dit de tout transformer en jeu. Young, Miller et Talpey ont montré que la force réactive et l'accélération sur 10 mètres portent le changement de direction préplanifié, et Gabbett relie le sprint au temps de mouvement de l'agilité réactive. Le moteur se construit en salle et sur la piste, en environnement fermé, et le pont du transfert explique comment il rejoint le terrain. L'inverse vaut aussi : un squat ne lit rien, et croire que renforcer suffit, le LabO RNP l'appelle le sophisme du muscle.
Ma lecture de terrain, annoncée comme telle, suit la pyramide que Sophia Nimphius présente dans Need for Speed : une base de contrôle et de positions, puis une progression vers l'imprévu en ajoutant de la complexité et de la vitesse, avec moins d'espace et de temps et plus d'information à traiter. Charger lourd sur un plateau instable qui clignote mélange les deux étages et n'en sert aucun. Pour fixer les idées, deux cas d'école : une accélération qui part sur le mouvement d'un partenaire contient plus d'information qu'un départ au sifflet, et une réception de saut dont la direction se décide en l'air ajoute de la contrainte. Les données sur le genou disent de doser la réception imprévue, angle et vitesse en tête, sur une réception déjà solide, le point sur lequel insiste mon guide de la plyométrie.
Le test à poser devant chaque exercice reste celui du design représentatif, que le LabO formalise dans sa fiche representative learning design d'après Pinder et ses collègues (2011) : l'information sur laquelle ton geste se règle en match est-elle présente ? Un exercice sans information garde toute sa place s'il construit le moteur ; le problème commence le jour où on l'appelle « agilité ». Frans Bosch pousse le raisonnement dans Anatomy of Agility, que j'ai résumé dans Frans Bosch, Anatomy of Agility, et les progressions décisionnelles du glossaire LabO montrent comment faire monter la lecture sans casser le geste. Les séances, elles, se construisent au cas par cas.
Aucune étude ne dit combien de travail réactif placer dans une semaine de prépa, ni à quel moment de la saison : les deux essais cités durent trois et sept semaines, sur quinze et vingt-cinq joueurs. On ignore aussi si l'exposition aux changements de direction imprévus protège le genou à long terme, même si Brown et Almonroeder le proposent comme piste de prévention.
J'avance une prédiction que tu peux vérifier : si un sportif gagne du temps sur un test préplanifié sans en gagner sur un test réactif face à un adversaire, sa prépa a travaillé le moteur et laissé la lecture de côté. Si les deux bougent ensemble, l'information était déjà dans la séance.
Tes appuis apprennent ce que la séance leur donne à lire, et une lumière qui s'allume ne leur apprend qu'à attendre la lumière.
Le module 02 du parcours « Comment on apprend à bouger », que j'ai conçu pour le LabO RNP, reprend pas à pas la boucle perception-action et les trois sources sensorielles qui la nourrissent. Il est gratuit et demande environ deux heures. Garde en tête un exercice de ta prochaine séance pendant que tu le suis, et regarde ce qu'il donne à lire.
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LabO RNP n'est ni une méthode médicale ni paramédicale. Elle s'ajoute en complément d'un parcours de soin, jamais à sa place.
Le changement de direction suit un trajet connu d'avance. L'agilité réactive ajoute une réponse à un stimulus imprévu, adversaire ou ballon, donc une part de lecture et de décision que les tests préplanifiés ne mesurent pas (Sheppard et Young, 2006).
Ils nourrissent le temps de mouvement. Chez des footballeurs australiens, les qualités physiques expliquaient 56,7 % du changement de direction préplanifié et seulement 14,2 %, non significatif, de l'agilité défensive (Young, Miller et Talpey, 2015).
Elles entraînent un départ sur signal. Face à des défenseurs projetés plutôt qu'à des flèches, la mécanique du genou change et les meilleurs se distinguent mieux (Lee et al., 2013), et aucune lumière ne feinte.
Il charge davantage le genou : jusqu'au double des moments en varus-valgus et en rotation dans l'étude de Besier et al. (2001), dans le même sens que la méta-analyse de Brown et al. (2014). Il se dose avec l'angle et la vitesse d'arrivée.
Les jeux réduits et les exercices réactifs ont amélioré le temps de décision dans les études disponibles (Serpell et al., 2011 ; Young et Rogers, 2014), sur de petits effectifs et des durées courtes.
Romain