Salut L'athlète, le coach, le passionné de performance,
Mardi, une heure et demie de discussion avec un ami proche. Rugbyman de bon niveau, passionné de préparation physique sans en avoir fait son métier, et passionné de trading, où il est bien plus avancé que moi. Quinze ans qu'il creuse, tous les bouquins qu'un préparateur devrait avoir lus, et on en parle très régulièrement. Il se reconnaîtra, ce carnet est un peu le sien.
Le pont qu'il fait entre ses deux passions m'a donné trois choses à te transmettre, plus une étude sur le lancer de poids, avec le tableau des deux groupes à deux et quatre semaines, que je relis depuis deux jours et que je te raconte en dernier point. Parce que ce qui m'a frappé, c'est qu'il s'entraîne d'une façon qui lui correspond entièrement, et qui ne ressemble à rien de ce qu'on lui a dit dans sa vie de sportif.
Il me l'a dit comme ça, et je l'ai laissé parler. En trading, tu regardes une courbe. Il y a un signal dedans, et il y a beaucoup de bruit autour : des mouvements qui n'annoncent rien, et que le débutant prend pour de l'information. Tout le métier consiste à séparer les deux.
Ta forme sportive, c'est la même courbe. Tes sensations, tes performances à l'entraînement, ta vitesse sur une barre, ton temps sur un sprint. Il y a un signal dedans, et il y a du bruit : une mauvaise nuit, un repas raté, une engueulade, une semaine de boulot chargée. Tu connais la jambe lourde du lendemain, la barre qui monte moins vite un mardi sans raison. Un grain de sable fait bouger la forme du jour, et si tu le prends pour une tendance, tu changes tout pour rien. À l'inverse, si tu ne lis jamais la courbe, tu rates le jour où la tendance a vraiment tourné.
Il y a des périodes où tu es en range, la courbe oscille dans un couloir sans monter. Et des périodes de tendance, où ça part, vers le haut si tout va bien. Une mauvaise séance en range, je la range avec le bruit. En tendance, je la regarde de plus près, sans être sûr de ce qu'elle vaut. Et le vrai problème, c'est qu'on ne sait jamais tout de suite dans quelle période on est.
D'où la deuxième chose, celle que mon ami applique sur lui-même et que j'applique avec mes sportifs : on s'intéresse plus à l'autorégulation qu'à l'exécution stricte d'un plan.
Ton plan est logique et progressif, il devrait marcher. Sauf qu'il y a un truc qui s'appelle la vie, et la vie fait qu'un plan ne se déroule jamais exactement comme il était écrit. Tu connais l'adage : un plan d'entraînement s'écrit au crayon, pas à l'encre. Le plan donne la direction. Ce que tu fais aujourd'hui, c'est la courbe du jour qui le décide, et c'est le sportif qui la lit.
Ça demande d'apprendre à lire, parce qu'un athlète qui ne sait pas lire sa courbe prend chaque bruit pour un signal, ou l'inverse. Un carnet de séances tenu sérieusement suffit souvent : si tu as la donnée et que tu es un peu carré, tu peux construire un suivi qui se règle au fur et à mesure. Et quand le sportif sait lire, quelque chose de plus intéressant se passe. Au fil des semaines, il trouve des modèles d'entraînement qui sont à lui. Des enchaînements qui marchent chez lui et pas chez le voisin, des fréquences, des volumes, des moments dans la journée. Il les a trouvés en lisant sa courbe, pas dans un livre. Et je me demande si ce n'est pas ça, l'individualisation, au bout du compte : un modèle que le sportif finit par découvrir lui-même, avec un coach qui lui apprend à regarder.
Je n'ai pas de réponse ferme là-dessus. Je la cherche encore, et cette discussion m'a rapproché d'une.
La troisième chose vient du livre de Fergus Connolly, le préparateur irlandais dont je te parlais dimanche dernier. Le chapitre s'ouvre sur une phrase que j'aime bien chez un homme de ce niveau : je ne m'étais jamais senti aussi bête.
Il raconte presque une semaine passée chez Charlie Francis, l'entraîneur de Ben Johnson, des années après le scandale de Séoul, quand Francis s'était à moitié retiré et conseillait des coachs venus d'autres sports. Toute la semaine, tard le soir, ils regardent des courses. Francis lui montre des changements minuscules dans la foulée d'un sprinteur, et Connolly hoche la tête en marmonnant un « ah oui » alors qu'il ne voit rien.
Un soir, Francis sort un ralenti d'une course de Johnson filmée de face. Là, Connolly voit enfin quelque chose tout seul, et il le dit sans réfléchir : Charlie, tu as vu comme son genou gauche sort un peu trop, tu l'as corrigé ? Francis ne met pas la vidéo en pause, ne tourne pas la tête. Il regarde l'écran et répond : Fergus, il vient de courir 9,88.
Le livre en tire une phrase que j'ai surlignée deux fois : garde la chose principale comme chose principale. Et une autre, plus brutale, en anglais dans le texte, testing doesn't win, winning wins : un test ne fait gagner personne. Si un athlète obtient le résultat visé, d'une façon qu'il peut tenir dans le temps et qui ne l'abîme pas, on laisse la technique tranquille jusqu'à pouvoir l'ajuster progressivement et sans risque. Les athlètes trouvent en général la meilleure façon d'exprimer leur physiologie, et le coach s'occupe des gros éléments de leur préparation.
Ce qui m'intéresse, c'est le lien avec la courbe de mon ami. La chose principale, c'est le résultat concret sur le terrain, les chiffres, ce que ça a donné en compétition. Le reste est du bruit, y compris ce genou gauche qu'un œil non averti prend pour un défaut, et qui est peut-être précisément la façon dont ce corps-là court vite.
Connolly écrit que Francis lui a montré qu'il fallait se concentrer sur le résultat et laisser à l'athlète une licence créative dans la façon de réaliser le geste. C'est là que l'étude entre.
Une étude allemande de 2003, petite : vingt-quatre étudiants d'une vingtaine d'années, sans aucune expérience du lancer de poids, quatre semaines, deux séances par semaine. Le test est un lancer sans élan, moyenne de trois essais.
Deux groupes. Le premier apprend le lancer à la façon classique, des exercices précis qu'on répète pour resserrer le geste. Le second n'a jamais répété deux fois le même exercice. Près de deux cent quatre-vingts variantes sur huit séances, jamais la même, à l'intérieur des limites de ce qu'un lancer peut être. Une exploration, sans modèle à copier.
Au départ, les deux groupes lancent pareil, six mètres cinquante-deux et six mètres cinquante et un, à un centimètre près. Après les huit séances, le groupe classique est à six mètres soixante-dix, et le groupe qui n'a rien répété à sept mètres sept. Puis on arrête tout, et on reteste sans entraînement. Deux semaines plus tard, le groupe classique est redescendu à six mètres cinquante et un, son point de départ. Le groupe de l'exploration est monté à sept mètres seize. Quatre semaines plus tard, il est à sept mètres vingt-trois. Il continue de progresser sans s'entraîner, pendant que l'autre a tout rendu. L'écart est très significatif aux trois mesures.
Un détail du tableau vaut le reste : dans chaque groupe, les lancers individuels vont de cinq mètres dix-huit à huit mètres soixante-trois. La moyenne du groupe, personne ne la lance. Et les auteurs eux-mêmes écrivent que cette progression après l'arrêt demande d'autres recherches, avant de finir sur une formule que je garde : leur approche semble apprendre à apprendre. Vingt-quatre débutants ne sont pas une équipe de lanceurs. Mais mets ça à côté de tout ce qui précède. Il n'y a jamais deux lancers identiques, donc le geste modèle qu'on fait répéter est une moyenne qui n'existe chez personne. Le groupe qui a gagné a exploré, et chacun a trouvé sa forme au lieu d'en copier une. Le résultat était la chose principale, pas la ressemblance avec le manuel.
Mon ami n'a pas lu cette étude avant de s'entraîner comme ça, et il ne s'entraîne comme ça que depuis peu. Il a exploré, beaucoup, pendant quinze ans, des méthodes, des livres, des plans qui marchaient sur le papier. Et il en vient aujourd'hui à quelque chose de simple, qui lui ressemble, et qu'il n'aurait jamais trouvé en commençant par la version simple. C'est le chemin qui compte, et ce qu'il en reste à la fin porte un nom qu'Alain Berthoz a inventé pour ça : la simplexité, mon ami.
Le geste modèle est une moyenne qui n'existe chez personne. Le résultat, lui, existe.
Cette semaine, une leçon inaugurale du Collège de France, celle d'Alain Berthoz en 1993, physiologie de la perception et de l'action. Une heure, en français, et le mot simplexité, c'est lui qui l'a forgé plus tard. Le cerveau n'enregistre pas le monde, il le prédit, et il va vérifier ses hypothèses par l'action. Les sens sont des vérificateurs d'hypothèses, pas des capteurs passifs.
Deux moments qui parlent directement à ce carnet. Celui sur le slalom : on ne devient pas champion en prélevant en continu les informations de la piste, on simule la descente et on va chercher, de temps en temps, une information présélectionnée. C'est le plan au crayon, réajusté par échantillons. Et celui, plus loin, sur la nature qui a trouvé des astuces pour réduire le nombre de degrés de liberté à contrôler, avec Bernstein cité au passage. Schöllhorn et son lancer de poids descendent tout droit de là. La leçon est ici, je t'ai mis le repère au début du propos.
Romain
P.S. Si tu es coach et que cette étude te donne envie de casser toutes tes séances techniques pour n'y mettre que de la variation, relis d'abord la partie sur le bruit. Vingt-quatre débutants sur quatre semaines, ça dit quelque chose de vrai sur l'apprentissage, pas sur la préparation d'un lanceur qui vise une finale. La lecture reste là pour quand tu auras trié.